Santé mentale : cultiver ses ressources
Ce que les philosophes antiques peuvent encore nous apprendre sur la santé mentale
Introduction
La santé mentale : bien plus que l'absence de maladie
Les ressources comptent autant que les contraintes
La philosophie antique : une école pour apprendre à vivre
Premier exercice : le discernement
« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. »
— Épictète, Manuel, § 1
Il est des phrases qui traversent les siècles sans perdre de leur force.
Celle-ci en fait partie. À première vue, elle paraît presque évidente. Bien sûr que certaines choses dépendent de nous et que d'autres nous échappent.
Pourtant, combien de temps passons-nous chaque jour à nous inquiéter de décisions qui appartiennent à d'autres, d'événements que nous ne pouvons empêcher ou de situations sur lesquelles nous n'avons finalement que très peu d'influence ?
Ce qui ne dépend pas de nous
- Le regard des autres.
- Les choix de notre hiérarchie.
- Une réorganisation.
- Une maladie.
- Le comportement d'un proche.
- Les difficultés économiques.
- Le temps qui passe.
- La météo.
- Les décisions politiques.
Ce qui dépend de nous
- Nos décisions.
- Notre manière d'agir.
- Nos efforts.
- Nos paroles et nos pensées
- Notre attention.
- La manière dont nous choisissons de répondre aux événements.
Toutes ces réalités peuvent profondément influencer notre existence. Mais elles ne dépendent pas de nous. À l'inverse, d'autres éléments nous appartiennent.
Le discernement proposé par Épictète ne consiste pas à nier les difficultés. Il ne demande pas de devenir indifférent au monde. Il invite à distinguer avec lucidité ce qui relève de notre responsabilité de ce qui n'en relève pas. Cette distinction est loin d'être anodine.
Elle constitue probablement l'une des premières ressources de régulation.
Lorsque nous cherchons à contrôler ce qui échappe à notre pouvoir, notre esprit mobilise une énergie considérable sans jamais parvenir à modifier la réalité. Les inquiétudes se multiplient, les scénarios s'enchaînent, les pensées tournent en boucle, la charge mentale augmente. Peu à peu, les contraintes extérieures produisent une pression intérieure de plus en plus importante.
À l'inverse, lorsque nous retrouvons cette capacité de discernement, quelque chose change.
Nous cessons de lutter contre l'inévitable, nous retrouvons des marges d'action là où elles existent réellement. Nous pouvons nous féliciter d'un effort sincère, même si le résultat ne dépendait pas entièrement de nous. Nous pouvons également cesser de nous reprocher ce qui ne relevait jamais de notre responsabilité. Cette distinction ne supprime pas les contraintes.
Elle transforme profondément notre manière de les habiter.
Les recherches contemporaines consacrées à la flexibilité psychologique ou à la métacognition rejoignent, chacune avec leur propre vocabulaire, cette intuition antique.
Plus une personne est capable d'identifier ce sur quoi elle peut effectivement agir, plus elle préserve ses ressources attentionnelles et émotionnelles.
Elle ne disperse plus son énergie dans une tentative permanente de contrôler l'incontrôlable.
Elle la consacre à ce qui demeure possible.
Je pratique personnellement cet exercice depuis plusieurs années.
Comme tous les exercices philosophiques, il ne s'acquiert pas par la lecture d'un livre. Il demande une attention quotidienne. Il consiste simplement, face à une difficulté, à se poser une question.
Qu'est-ce qui dépend réellement de moi, ici et maintenant ?
Cette question paraît modeste.
Elle est pourtant capable, à elle seule, de modifier profondément notre manière de traverser certaines épreuves.
Elle ne rend pas la vie plus facile.
Elle nous aide simplement à ne pas ajouter aux contraintes réelles le poids de celles que nous fabriquons parfois en voulant contrôler ce qui ne nous appartient pas.
Deuxième exercice : la vue d'en haut
« Considère sans cesse l'ensemble du temps et de l'ensemble de la substance, et songe que toutes les choses particulières ne sont qu'un grain de figue auprès de l'ensemble de la substance, et qu'un tour de vrille auprès de l'ensemble du temps. »
— Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre V, 24
Parmi les exercices proposés par les philosophes antiques, la vue d'en haut est sans doute l'un des plus simples à pratiquer… et l'un des plus difficiles à intégrer dans notre quotidien.
Nous vivons souvent les événements au plus près d'eux.
Une réunion difficile occupe toute notre attention, une remarque maladroite résonne toute la journée, une décision que nous ne maîtrisons pas envahit nos pensées une inquiétude pour un proche finit par occuper chaque instant de silence.
À mesure que les contraintes s'accumulent, notre regard se rétrécit. Nous observons le monde depuis le centre de nos préoccupations immédiates. La vue d'en haut propose exactement le mouvement inverse.
Elle nous invite à prendre volontairement de la distance. À quitter, pendant quelques instants, notre point d'observation habituel pour regarder la situation depuis un horizon plus vaste.
Cet exercice ne consiste pas à minimiser ce que nous vivons. Il ne cherche pas davantage à nous convaincre que « tout ira bien ». Il nous rappelle simplement qu'un événement, aussi difficile soit-il, ne résume jamais toute notre existence. Prendre de la hauteur, c'est accepter de replacer une difficulté dans une histoire plus longue.
Prendre de la hauteur : trois questions à se poser
- Que représentera cette situation dans un an ?
- Quel regard porterai-je sur elle dans cinq ans ?
- Que reste-t-il de toutes les inquiétudes qui occupaient entièrement mes pensées il y a dix ans ?
Bien souvent, nous découvrons que les événements ont changé. Que nous avons changé avec eux. Et que certaines inquiétudes, qui semblaient immenses, ont retrouvé leur juste place.
La vue d'en haut est aussi un exercice de changement d'échelle.
Elle nous invite à sortir du seul « moi » pour retrouver la place que nous occupons parmi les autres. Nos collègues traversent eux aussi des contraintes, nos proches portent leurs propres préoccupations, les organisations évoluent, les sociétés changent, le monde continue de se transformer…
Cette perspective n'efface ni la douleur ni les difficultés. Elle évite simplement que celles-ci deviennent l'unique horizon de notre pensée.
Les recherches contemporaines consacrées à la prise de distance cognitive montrent que cette capacité à modifier volontairement son point de vue favorise des décisions plus nuancées, réduit certaines formes de rumination et améliore la régulation émotionnelle.
Les philosophes antiques avaient déjà compris que changer de regard pouvait transformer notre manière d'habiter une situation.
Je pratique régulièrement cet exercice. Il ne demande ni matériel, ni compétence particulière.
Seulement quelques minutes de silence. Quelques instants pendant lesquels nous acceptons de quitter le tumulte immédiat pour retrouver une perspective plus large. Car il existe une différence essentielle entre observer une difficulté… et laisser cette difficulté devenir tout notre paysage. La vue d'en haut nous rappelle que nous sommes toujours plus vastes que le problème auquel nous sommes momentanément confrontés.
Et cette prise de hauteur constitue déjà une ressource de régulation.
Troisième exercice : comprendre les chaînes de causalité
Les deux premiers exercices nous invitent à mieux discerner ce qui dépend de nous et à prendre suffisamment de hauteur pour regarder autrement les situations que nous traversons.
Un troisième exercice, moins connu aujourd'hui, consiste à porter son attention sur la manière dont les événements s'enchaînent.
Les philosophes stoïciens, et notamment Chrysippe, accordaient une grande importance à cette recherche des causes.
Non pour désigner des responsables. Encore moins pour enfermer les individus dans leur passé. Mais parce qu'ils considéraient que rien n'apparaît soudainement, sans histoire.
Cette idée est profondément rassurante. Elle nous rappelle que les difficultés ne surgissent pas du néant. Elles se construisent progressivement.
Comme un chemin que nous parcourons sans toujours en observer les différentes étapes. Il en va ainsi de nombreuses situations humaines.
Une fatigue qui s'installe, un sommeil moins réparateur, quelques tensions professionnelles, des responsabilités familiales qui augmentent, une activité physique que l'on abandonne faute de temps, des repas pris rapidement, des moments de silence qui disparaissent.
Puis un jour, une personne affirme :
« Je ne comprends pas ce qui m'arrive. »
Et pourtant, ce qui lui arrive possède une histoire.
Cette histoire ne cherche pas un coupable. Elle révèle un enchaînement. Comprendre cette succession d'événements change profondément notre regard. Nous cessons de considérer les conséquences comme des fatalités. Nous découvrons qu'elles résultent souvent d'une accumulation de petites évolutions qui, prises isolément, paraissaient anodines.
Cette manière d'observer est particulièrement précieuse en prévention.
Elle nous invite à regarder les premiers déséquilibres plutôt que d'attendre les ruptures.
Elle nous encourage à nous interroger sur les moments où un autre chemin restait encore possible.
Comprendre les enchaînements : trois questions à se poser
- À quel moment ai-je commencé à renoncer à ce qui me faisait du bien ?
- Quand ai-je cessé de demander de l'aide ?
- À partir de quand ai-je considéré comme normale une fatigue qui ne l'était plus ?
Ces questions ne servent pas à nourrir les regrets. Le passé ne peut être modifié. Elles permettent simplement de mieux comprendre le présent. Et cette compréhension ouvre souvent des possibilités nouvelles. Car si certains enchaînements nous ont conduits jusqu'à une situation difficile, d'autres enchaînements peuvent progressivement nous en éloigner.
Une nuit de sommeil retrouvée, une discussion que l'on n'osait plus avoir, une promenade quotidienne, quelques minutes consacrées à un exercice de discernement, un temps de respiration, une activité retrouvée une aide enfin sollicitée…
Les grandes transformations commencent rarement par de grandes décisions. Elles naissent souvent d'une succession de petits choix répétés dans le temps. Les sciences contemporaines décrivent elles aussi ces mécanismes progressifs. Les comportements de santé, les habitudes de vie, les capacités d'adaptation ou les conduites addictives résultent rarement d'un événement isolé. Ils émergent de trajectoires, d'interactions et d'équilibres qui évoluent au fil du temps.
En cela, l'intuition des philosophes antiques demeure étonnamment actuelle. Comprendre les causes ne consiste pas à vivre dans le passé. C'est retrouver la possibilité d'agir sur la suite de notre histoire. Car chaque journée ajoute une nouvelle cause aux conséquences de demain.
Quand les sciences contemporaines rejoignent certaines intuitions antiques
Les exercices proposés par les philosophes antiques ne sont évidemment pas nés des neurosciences, de la psychologie cognitive ou de la santé publique.
Ils appartiennent à une autre époque, utilisent un autre langage et poursuivent une autre démarche.
Il serait donc inexact d'affirmer que les recherches actuelles « démontrent » le stoïcisme.
En revanche, il est tout aussi intéressant de constater que plusieurs connaissances scientifiques contemporaines rejoignent certaines intuitions développées depuis plus de deux mille ans.
Ces rapprochements n'effacent pas les différences.
Ils montrent simplement que des disciplines très éloignées dans le temps peuvent parfois observer des réalités comparables.
La première concerne notre capacité à évoluer.
Longtemps, le cerveau a été considéré comme un organe relativement figé à l'âge adulte.
Les travaux sur la neuroplasticité ont profondément modifié cette représentation.
Nous savons aujourd'hui que notre cerveau conserve, tout au long de la vie, une capacité à créer de nouvelles connexions, à modifier certains apprentissages et à développer de nouvelles habitudes.
Cette découverte scientifique rejoint une idée très ancienne.
Les philosophes antiques ne pensaient pas que le caractère était définitivement fixé.
Ils invitaient leurs élèves à exercer quotidiennement leur jugement afin de transformer progressivement leur manière d'agir.
La seconde convergence concerne notre rapport aux événements.
Les approches contemporaines de la flexibilité psychologique montrent qu'une personne qui accepte l'existence des contraintes tout en orientant son énergie vers ce qui demeure possible développe généralement une meilleure capacité d'adaptation.
Cette idée rappelle naturellement le discernement proposé par Épictète.
Non parce que les deux démarches seraient identiques.
Mais parce qu'elles invitent toutes deux à distinguer ce qui peut réellement faire l'objet d'une action de ce qui échappe à notre contrôle.
Une troisième convergence apparaît dans les travaux consacrés à la métacognition.
Observer sa manière de penser, prendre du recul sur ses propres raisonnements et modifier volontairement son point de vue constituent aujourd'hui des compétences largement étudiées en psychologie.
L'exercice de la vue d'en haut proposé par les philosophes antiques poursuit une intention voisine.
Il ne modifie pas les événements.
Il transforme la perspective depuis laquelle nous les observons.
Enfin, les recherches menées en santé publique et en addictologie montrent que les conduites humaines s'inscrivent rarement dans une logique de rupture brutale.
Les comportements de santé, comme les comportements de compensation, résultent le plus souvent d'interactions progressives entre les contraintes, les ressources disponibles, l'environnement social, les habitudes de vie et les capacités d'adaptation.
Cette lecture dynamique rejoint la recherche des causes développée par Chrysippe.
Comprendre un comportement ne consiste plus à désigner un responsable.
Il s'agit d'observer un enchaînement de mécanismes afin d'identifier les moments où une évolution différente demeure encore possible.
Ces convergences présentent, à mes yeux, un intérêt particulier.
Elles nous rappellent que la santé mentale ne se construit ni exclusivement dans le cabinet d'un professionnel de santé, ni uniquement dans les livres de philosophie.
Elle se construit également dans les habitudes quotidiennes, dans la qualité de nos relations, dans notre manière d'interpréter les événements et dans les ressources que nous choisissons de cultiver au fil du temps.
C'est précisément cette conviction qui guide aujourd'hui ma démarche.
La prévention des conduites addictives, des situations d'épuisement ou des difficultés psychiques reste naturellement indispensable.
Mais elle gagne probablement à être complétée par une réflexion tout aussi exigeante sur le développement des ressources individuelles et collectives.
Les philosophes antiques nous rappellent que certaines de ces ressources peuvent être entraînées.
Les sciences contemporaines montrent qu'elles peuvent évoluer tout au long de la vie.
Entre ces deux regards, il existe un espace de dialogue particulièrement fécond.
C'est dans cet espace que s'inscrit aujourd'hui KEROS REGULATION®, en proposant une lecture des mécanismes humains sous contraintes qui accorde autant d'importance aux ressources qu'aux vulnérabilités.
Conclusion
Au fil de cette réflexion, une idée revient avec insistance.
La régulation ne consiste pas à supprimer les contraintes.
Aucune philosophie, aucune méthode, aucune organisation ne pourra faire disparaître les épreuves qui accompagnent inévitablement toute existence.
Nous connaîtrons tous, un jour ou l'autre, la maladie, le deuil, les conflits, les incertitudes, les changements, les responsabilités ou la fatigue.
Ces contraintes appartiennent à la vie.
La véritable question est donc ailleurs.
Comment préserver suffisamment de ressources pour continuer à avancer sans nous perdre progressivement nous-mêmes ?
À mes yeux, c'est ici que réside le sens profond de la régulation.
Elle n'a pas pour vocation de repousser toujours plus loin les limites de l'individu.
Elle ne cherche pas à rendre chacun capable de supporter l'insupportable.
Elle ne constitue pas davantage un moyen d'adapter les personnes à des environnements qui ne prendraient jamais soin d'elles.
La régulation poursuit un objectif beaucoup plus humble, mais probablement plus essentiel.
Préserver ou reconstruire les ressources qui permettent à une personne, à un collectif ou à une organisation de retrouver des capacités d'action avant que les contraintes ne conduisent progressivement à l'épuisement, aux ruptures ou aux comportements de compensation.
Les philosophes antiques nous ont légué des exercices d'une remarquable profondeur.
Ils m'accompagnent personnellement depuis plusieurs années et continuent d'éclairer ma pratique quotidienne.
Je souhaitais, à travers cette newsletter, leur rendre hommage.
Non parce qu'ils apporteraient toutes les réponses.
Mais parce qu'ils rappellent avec une étonnante modernité que certaines ressources se cultivent chaque jour.
Ils ne sont pourtant qu'une partie de cette histoire.
Notre capacité à préserver notre santé mentale dépend également de nombreux autres facteurs largement étudiés aujourd'hui par la recherche.
- Le sommeil.
- L'activité physique.
- L'alimentation.
- La qualité de nos relations.
- Notre environnement de travail.
- Le soutien social.
- Les habitudes de vie.
- Les capacités de récupération.
Toutes ces dimensions participent, chacune à leur manière, à la construction de nos ressources de régulation.
C'est d'ailleurs cette conviction qui guidera les prochaines newsletters.
Elles poursuivront cette exploration des ressources humaines à la lumière des connaissances scientifiques contemporaines, sans jamais opposer les disciplines, mais en cherchant au contraire à faire dialoguer la philosophie, la psychologie, l'addictologie, les neurosciences, la santé publique et la santé au travail.
Car cultiver ses ressources ne consiste pas à rechercher une perfection inaccessible.
C'est accepter que notre équilibre demeure vivant, parfois fragile, toujours évolutif.
Et choisir, jour après jour, d'en prendre soin.
Je terminerai par un remerciement.
À Épictète, Sénèque, Marc Aurèle, Chrysippe et à tous ceux qui ont transmis cet héritage.
À Pierre Hadot, dont les travaux ont permis à de nombreux lecteurs de redécouvrir la philosophie antique comme une manière de vivre.
À l'association Stoa Gallica, qui contribue aujourd'hui à faire vivre cette tradition avec rigueur, générosité et ouverture.
Enfin, à toutes les personnes rencontrées au fil de mon parcours professionnel et personnel.
Nous abordons cette thématique avec la rigueur issue de nos expériences personnelles ce qui renforce nos actions de sensibilisation, de formation et d’accompagnement.
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